L'HISTOIRE DU GRIFFON

La terrible tempête printanière avait forcé le groupe d'éclaireurs à se retirer sur un affleurement rocheux. Les épais nuages sombres, annonciateurs de la tombée prématurée de la nuit, étaient de temps à autre déchirés par d'aveuglants éclairs. Wilem leva les yeux sur ses compagnons d'infortune, son propre épuisement se reflétant dans leur regard.

"Ne soyez pas si abattus ! La pluie cachera nos traces", leur dit-il. Il se força à sourire et donna une tape sur l'épaule de Maiele. L'Elken émit un grognement sourd et fronça davantage les sourcils. Derrière leur petite corniche, le vent s'était mis à hurler de plus belle, couvrant toute tentative de conversation. Le sourire de Wilem s'estompa tandis qu'il s'installa dos à la falaise pour observer la tempête. Le retard qu'avait pris leur mission lui importait peu, ce n'était pas comme s'ils avaient vraiment prêté allégeance à leur commandant, de toute façon.

Wilem se réveilla en sursaut. Son cœur martelait sa poitrine, mais il ne parvenait pas à savoir pourquoi. Même dans l'obscurité (une heure avait dû s'écouler depuis le coucher du soleil), il apercevait ses trois associés, immobiles, blottis et endormis sous la ligne de crête. Une sueur froide, bien distincte de la pluie battante, perlait sur le front de Wilem. Il prit une longue inspiration. Si le groupe s'était installé pour dormir, ils auraient posté une sentinelle. Maiele se serait porté volontaire pour cette tâche, mais Wilem avait beau scruter les environs, il n'apercevait pas la silhouette familière de l'Elken. Il commença à ressentir des fourmis à l'arrière de la nuque. À sa gauche, à l'endroit où dormaient ses compagnons, il entendit un bruit sourd mais bien distinct. Il s'immobilisa, les muscles tendus.

Aucun membre du groupe n'avait bougé.

"Maiele ?", murmura-t-il d'une voix incertaine. Aucune réponse, à l'exception d'un gémissement en guise de protestation venant des trois formes endormies. Le tonnerre continuait de gronder au loin, mais Wilem aurait pu jurer avoir entendu un autre bruit, plus proche. Un bruit de frottement humide, comme si l'on tirait lentement quelque chose à travers des fourrés. Wilem s'avança sur les genoux, tentant désespérément de voir dans l'obscurité. Ses trois compagnons étaient-ils vraiment allongés là ?

De l'autre côté, il surprit un mouvement soudain. Une ombre s'était détachée de la falaise, tombant sur le sol. Le même bruit sourd que Wilem avait déjà entendu lui assura que la forme en question était assez lourde. L'éclaireur continua d'avancer, attendant désespérément un éclair. Sa mission lui interdisait de transporter des torches, bien trop voyantes. Malgré l'obscurité, il s'aperçut que l'ombre reculait, entraînant avec elle l'un de ses compagnons dans la nuit.

Wilem étouffa un cri. Un autre bruit sourd, plus fort cette fois, lui parvint. Tout proche, juste à côté de l'endroit où il s'était agenouillé. Il tourna alors lentement la tête. L'éclair qu'il attendait tant éclata enfin, illuminant son monde l'espace d'un instant. Il ne lui en fallait pas plus. Un puissant bec angulaire. Une tête lisse. Des ailes massives, capables de soulever des centaines de kilos, tombantes sur le sol. Des plumes faisant place à la fourrure et des pattes aux griffes acérées. Wilem ne pouvait pas s'y tromper : il se trouvait face à un griffon.

Il parvint enfin à crier, mais trop tard. Les pattes de la créature se crispèrent et le griffon sauta en avant au moment où le monde se retrouva à nouveau plongé dans l'obscurité. Wilem mit ses bras en avant pour se protéger, mais les griffes acérées de la créature ne parvinrent jamais jusqu'à lui. Dans la faible lueur de la nuit, il distinguait à peine la silhouette de Maiele qui avait surgi de nulle part. Celui-ci frappa le griffon dans les côtes, déséquilibrant l'animal en l'air. Au beau milieu des plumes et des cris, celui-ci tomba sur le côté, emporté par le poids de ses ailes. N'écoutant que son instinct, Wilem reprit ses esprits. Il fonça en direction du griffon, sa dague à la main. Il plongea aussitôt la lame dans le cou de l'animal, dont le bec ne se trouvait pourtant qu'à quelques centimètres de lui. Alors que la créature se débattait en vain, le regard de Wilem croisa celui de Maiele. Malgré la respiration haletante de l'Elken, Wilem pouvait voir le large sourire se dessiner sur son visage.

Trois jours plus tard, les deux éclaireurs quittèrent la corniche où le griffon avait installé son nid. Ils repartaient avec des flèches garnies de plumes, des réserves de viande séchée et un souvenir inoubliable de cette tempête printanière.

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